Cinq questions, seize réponses et un référentiel commun pour toute la France : les CESU et la SFMU mettent les pratiques d'urgence au diapason des dernières données scientifiques.
En situation d'urgence, chaque geste compte, et chaque hésitation aussi. C'est précisément pour lever les doutes qui reviennent le plus souvent dans les salles de formation que la Société Française de Médecine d'Urgence (SFMU), via sa Commission des Référentiels, et l'ANCESU publient en 2026 leurs Recommandations Formalisées d'Experts (RFE) consacrées aux gestes et soins d'urgence.
L'objectif tient en une phrase : offrir un socle commun, validé et partagé à l'échelle nationale, pour que le même geste soit enseigné et réalisé de la même façon à Brest comme à Marseille. Moins de variations injustifiées, plus de cohérence pédagogique, et au bout du compte, une qualité de soins homogène sur tout le territoire.
Des recommandations nées du terrain
La démarche a ceci de remarquable qu'elle part des formateurs eux-mêmes. Plutôt que de décider d'en haut quels sujets méritaient une mise au point, l'ANCESU a interrogé l'ensemble des enseignants des CESU : quelles questions vous posez-vous encore, faute de réponse scientifique claire ?
De cette consultation sont ressorties cinq questions jugées prioritaires, toutes formulées selon le modèle PICO (Population, Intervention, Comparaison, Résultat). Un groupe d'une vingtaine d'experts issus de la SFMU et de l'ANCESU a ensuite passé au crible quarante années de littérature (1990-2025), selon la méthodologie GRADE et les standards PRISMA. Méta-analyses, essais randomisés, cohortes, séries de cas : rien n'a été laissé de côté.
Le résultat ? Seize recommandations, dont une seule de niveau de preuve élevé (GRADE 1), quatre de niveau faible (GRADE 2) et dix avis d'experts, preuve, s'il en fallait, que la médecine d'urgence avance encore souvent sur des terrains où la science n'a pas tout tranché. Pour l'une des questions, les experts ont d'ailleurs eu l'honnêteté de conclure qu'aucune recommandation ne pouvait raisonnablement être formulée. Tour d'horizon.
1. Le collier cervical : la fin du réflexe automatique
Pendant des décennies, le collier cervical s'est posé presque par habitude sur tout patient traumatisé. Les RFE 2026 invitent à ranger ce réflexe au placard sans pour autant jeter le collier avec.
Les experts suggèrent de ne plus poser systématiquement de collier cervical à tout patient traumatisé. Un patient n'est désormais considéré comme « suspect » de traumatisme du rachis cervical que s'il présente au moins l'un de ces éléments :
une douleur déclarée au niveau du rachis cervical ;
une inconscience ou une altération de la conscience (alcoolisation, agitation…), ou une douleur distractive trop intense pour permettre une évaluation fiable.
Pourquoi ce changement de cap ? Parce que l'immobilisation systématique n'est pas le geste anodin qu'on imaginait : douleurs, escarres aux points d'appui, augmentation de la pression intracrânienne (gênante chez les traumatisés crâniens), intubation plus difficile et délais de prise en charge rallongés. Le tout pour une fréquence de lésions cervicales graves estimée à seulement 1 à 2 %.
En pratique, le collier reste maintenu en extrahospitalier chez les patients suspects, faute d'étude française permettant de s'en passer en toute sécurité sur le terrain. Mais dès l'admission aux urgences, il est recommandé d'évaluer systématiquement la situation à l'aide de la règle Canadian C-Spine, par un personnel formé, afin de retirer rapidement le collier lorsque le risque est écarté (recommandation GRADE 2). De quoi épargner à bien des patients de longues heures inutilement sanglés.
2. Réaligner un membre déformé : pas avant la radio, sauf urgence
Face à un membre tordu dans une position que la nature n'avait pas prévue, la tentation de « remettre droit » est grande. Les experts conseillent de résister, du moins par défaut.
Il est suggéré de ne pas réaligner systématiquement un membre déformé avant la radiographie. Manipuler une lésion dont on ignore la nature exacte, c'est risquer d'aggraver les dégâts neurovasculaires ou cutanés. Cinq exceptions, toutefois, justifient d'agir sans attendre le cliché :
une suspicion d'atteinte de la circulation distale ;
un risque de souffrance cutanée ;
une lésion neurologique ;
une douleur intense ;
une position incompatible avec le transport.
Lorsque la réduction s'impose, la règle est claire : une seule tentative, sous sédation procédurale appropriée, suivie d'une immobilisation statique immédiate et d'un examen radiologique. Pour les fractures du fémur, l'attelle statique s'impose comme la méthode de référence en extrahospitalier, l'attelle de traction, plus complexe et non dénuée de contre-indications, étant réservée aux situations où certaines lésions ont été raisonnablement écartées.
3. Hémorragie d'un membre : le garrot, tôt et bien
L'exsanguination demeure la première cause de décès évitable chez le traumatisé. Sur ce sujet, le message des RFE est limpide : le bon garrot, au bon moment, sauve des vies.
Il est recommandé de poser un garrot hémostatique le plus précocement possible (GRADE 2) en cas de :
plaie de grande taille et très délabrante ;
plaie inaccessible à la compression directe ;
amputation ;
corps étranger profond ;
absence de pouls périphérique ;
choc hémorragique ;
arrêt cardiaque ;
multiples victimes.
En dehors de ces situations, la compression directe reste le geste de première intention : simple, efficace dans la majorité des cas. Si elle échoue à juguler une hémorragie active et continue, le garrot prend le relais (GRADE 2).
Un garrot posé n'est pas un garrot oublié : les experts insistent sur une réévaluation précoce, idéalement dans l'heure, afin d'envisager une conversion par pansement hémostatique dès que possible. Posé tôt, surveillé de près et retiré à temps, le garrot est un allié redoutable ; mal utilisé ou laissé en place au-delà de deux heures, il expose à des complications. Toute la différence se joue dans la formation, ce qui, pour des centres d'enseignement, tombe plutôt bien.
4. Patient traumatisé inconscient : la respiration commande tout
Voici la question qui a livré la seule recommandation forte (GRADE 1) de l'ensemble du référentiel. La logique est élégante de simplicité : c'est l'état respiratoire qui dicte la conduite à tenir.
Il respire normalement ? On ne le mobilise pas. On libère les voies aériennes supérieures et on surveille la respiration de près. Toute manipulation inutile expose à un risque rachidien que rien n'oblige à prendre.
Il vomit ou présente une détresse respiratoire, avec au moins deux intervenants expérimentés ? On réalise une mise en position latérale modifiée du traumatisé (Lateral Trauma Position), avec maintien strict de l'axe rachidien et surveillance continue.
Même situation, mais un seul intervenant ? On envisage la position latérale de Haines (un bras sous la tête), avec une mobilisation des plus prudentes.
Il ne respire pas ou respire anormalement ? L'arrêt cardiaque doit être présumé : on le place sans délai en décubitus dorsal strict pour débuter au plus vite la réanimation cardiopulmonaire (GRADE 1).
Un arbre décisionnel clair, où la protection des voies aériennes et la préservation du rachis ne s'opposent plus mais se hiérarchisent.
5. Évaluer la gravité : une méthode, oui - laquelle, à vous de voir
Dernière question, et belle leçon d'humilité scientifique. Les experts recommandent d'utiliser une méthode d'évaluation standardisée pour améliorer l'évaluation clinique et la prise en charge initiale (GRADE 2). Les données convergent : structurer son examen réduit les omissions, améliore la conformité aux recommandations et renforce la confiance des soignants.
En revanche, lorsqu'il s'est agi de désigner un vainqueur entre le X-ABCDE (Exsanguination, Airway, Breathing, Circulation, Disability, Exposure) et la méthode MARCHE (issue du sauvetage au combat), les experts ont renvoyé les deux approches dos à dos : faute d'étude comparative, aucune recommandation ne peut les départager. Le choix se fera donc localement, de façon concertée. Parfois, la meilleure recommandation est de reconnaître qu'on ne peut pas en faire.
Ce que ces RFE changent pour les CESU
Au-delà des cinq réponses, ce référentiel a une vertu structurante. En l'absence de lignes directrices communes, les contenus enseignés finissent par diverger d'un centre à l'autre au détriment de la cohérence des apprentissages et de la sécurité des gestes acquis. En proposant un socle consensuel et fondé sur les preuves, la SFMU et l'ANCESU offrent aux formateurs un point d'appui solide pour actualiser leurs séquences pédagogiques et harmoniser le discours.
Les recommandations s'adressent à un public large : praticiens de médecine d'urgence, soignants d'autres spécialités confrontés à l'urgence, formateurs, mais aussi l'ensemble des partenaires du secours. Chacun reste évidemment invité à exercer son jugement clinique : un référentiel éclaire la décision, il ne la remplace pas.
Pour aller plus loin
Le texte intégral avec argumentaires détaillés, niveaux de preuve, références bibliographiques et algorithmes décisionnels illustrés pour chaque situation est disponible en libre accès.